Quand le Portugal a fermé son régime RNH, beaucoup de candidats au départ se sont tournés vers l'Espagne et son « régime Beckham ». Le raccourci est tentant : soleil, proximité, et un taux d'impôt qui fait rêver. Mais comme toujours, le diable est dans les conditions. Le régime Beckham est réel, puissant, et toujours ouvert — à condition d'y entrer par la bonne porte, et de comprendre ce qu'il couvre vraiment. Reprenons, avec les règles de 2026.
Le régime Beckham en une phrase
Le « régime Beckham » est le nom populaire du régime spécial des travailleurs impatriés, prévu par l'article 93 de la loi espagnole sur l'impôt sur le revenu (LIRPF). Il tire son surnom du footballeur qui, arrivé au Real Madrid en 2003, en fut l'un des premiers bénéficiaires médiatisés. Son principe : une personne qui transfère sa résidence fiscale en Espagne peut choisir d'être imposée, pendant l'année d'arrivée et les cinq années suivantes (six ans au total), comme un non-résident plutôt que sur ses revenus mondiaux.
Concrètement, cela donne deux avantages majeurs :
- Les revenus du travail sont imposés à un taux forfaitaire de 24 % jusqu'à 600 000 €, et de 47 % sur la fraction au-delà — là où le barème de droit commun grimpe vite ;
- Les revenus de placement de source étrangère (dividendes, intérêts, plus-values mobilières) échappent en principe à l'impôt espagnol pendant toute la durée du régime.
C'est ce second point qui fait toute la différence pour un patrimoine déjà constitué : un dirigeant qui perçoit un salaire espagnol tout en détenant un portefeuille de titres à l'étranger peut, six années durant, ne pas voir ces revenus passifs taxés en Espagne.
Qui peut en bénéficier ?
C'est là que la porte se rétrécit. Le régime n'est pas ouvert à quiconque s'installe en Espagne : il faut réunir plusieurs conditions cumulatives.
- Ne pas avoir été résident fiscal espagnol au cours des cinq années précédant l'installation. Ce délai était de dix ans ; il a été ramené à cinq par la loi sur les startups (loi 28/2022), applicable depuis 2023 — un assouplissement réel.
- Que le déménagement soit justifié par un motif éligible : un contrat de travail avec un employeur espagnol ou une mutation intra-groupe ; la prise de fonction de dirigeant (administrador) d'une société ; ou, depuis la réforme, une activité entrepreneuriale reconnue ou le statut de télétravailleur international (digital nomad) muni du visa correspondant.
- Déposer la demande auprès de l'administration fiscale (Agencia Tributaria) dans les six mois suivant le début de l'activité déclarée à la Sécurité sociale espagnole. Ce délai est de rigueur : le manquer, c'est perdre le régime.
Le régime Beckham suppose une installation motivée par une activité professionnelle. Un retraité, un rentier ou un investisseur vivant de ses placements n'y a pas droit : il relève du droit commun espagnol. Comme au Portugal après le RNH, le régime de faveur s'adresse à des actifs, pas à des inactifs fortunés.
Ce que Beckham taxe — et ce qu'il épargne
Le point le plus mal compris. Sous le régime, vous êtes imposé selon les règles des non-résidents (l'IRNR), avec une exception de taille pour les salaires :
- Revenus du travail : imposés en Espagne même de source étrangère — c'est la seule catégorie de revenu mondial ramenée dans l'assiette espagnole. Taux forfaitaire de 24 % jusqu'à 600 000 €, 47 % au-delà.
- Revenus de placement de source étrangère (dividendes, intérêts, plus-values) : non imposés en Espagne pendant le régime. C'est l'avantage central.
- Revenus de source espagnole (loyers d'un bien espagnol, dividendes d'une société espagnole, plus-values sur actifs espagnols) : imposés selon les règles des non-résidents, au barème de l'épargne espagnol pour les revenus mobiliers.
Un cadre à 200 000 € de salaire annuel
| Régime Beckham — forfait 24 % | ≈ 48 000 € |
| Droit commun — barème progressif (marginal ≈ 45-47 %) | ≈ 78 000 € |
| Écart annuel, à salaire égal | ≈ 30 000 € |
Tableau purement illustratif, hors déductions, situation familiale et variations entre communautés autonomes (le barème de droit commun combine une part étatique et une part régionale). À vérifier à jour : taux et seuils susceptibles d'évoluer.
À cet écart sur le salaire s'ajoute, souvent plus décisif encore, l'absence d'imposition espagnole des revenus passifs étrangers : c'est ce qui rend le régime particulièrement adapté à un dirigeant ou un entrepreneur disposant déjà d'un patrimoine financier hors d'Espagne.
Sans Beckham : le droit commun espagnol
Si vous n'êtes pas éligible, ou une fois les six ans écoulés, vous basculez dans le droit commun : imposition sur vos revenus mondiaux, à deux barèmes distincts.
- Un barème général et progressif (salaires, pensions, loyers) dont le taux marginal, part régionale comprise, avoisine 45 à 47 % selon la communauté autonome ;
- Un barème de l'épargne (dividendes, intérêts, plus-values) qui s'échelonne d'environ 19 % à 28 % selon le montant.
On est là sur des niveaux proches de la France. L'intérêt de l'Espagne, hors Beckham, ne tient donc pas à un impôt sur le revenu léger, mais à d'autres paramètres — cadre de vie, et une fiscalité patrimoniale très variable d'une région à l'autre.
Le régime Beckham est une fenêtre de six ans. La vraie question n'est pas d'y entrer — c'est de savoir ce qui vous attend quand elle se referme.
Quand devient-on résident fiscal espagnol ?
La résidence fiscale espagnole s'acquiert principalement dans deux cas :
- Un séjour de plus de 183 jours dans l'année civile sur le territoire espagnol ;
- Ou lorsque l'Espagne constitue le centre principal de vos activités ou intérêts économiques.
L'administration présume en outre votre résidence lorsque votre conjoint non séparé et vos enfants mineurs résident habituellement en Espagne. Dès lors, vos revenus mondiaux entrent en principe dans le champ espagnol (sauf régime Beckham), sous réserve de la convention. Et, comme toujours, tant que vous n'avez pas rompu votre résidence fiscale française, vous risquez d'être considéré comme résident des deux pays.
Le patrimoine : deux impôts qui se superposent
C'est le vrai point de vigilance espagnol, souvent ignoré des candidats séduits par le taux de 24 %. L'Espagne taxe la fortune, à travers deux impôts qui se cumulent :
- L'impôt sur le patrimoine (Impuesto sobre el Patrimonio) : un impôt régional, avec un abattement général de 700 000 € et un abattement de 300 000 € sur la résidence principale, mais dont le taux réel varie fortement selon la communauté autonome. Madrid l'a longtemps neutralisé par une bonification de 100 % ; d'autres régions l'appliquent pleinement.
- L'impôt temporaire de solidarité sur les grandes fortunes (ITSGF) : un impôt national, créé en 2022 et désormais reconduit sans terme, qui frappe les patrimoines nets supérieurs à 3 millions d'euros. Il vient précisément récupérer, au niveau de l'État, ce que les régions les plus généreuses ont exonéré.
Le bénéficiaire du régime Beckham est soumis à ces impôts sur la seule assiette de ses biens situés en Espagne (obligation réelle) — pas sur son patrimoine mondial. Et une décision de 2026 a étendu aux non-résidents l'abattement de 700 000 € de l'ITSGF, corrigeant une discrimination antérieure. Un patrimoine financier logé hors d'Espagne reste ainsi, pendant le régime, largement hors de portée de ces deux impôts.
La succession : tout dépend de la région
L'impôt sur les successions et donations (ISD) espagnol est lui aussi régional, et les écarts sont spectaculaires : certaines communautés autonomes (Madrid, l'Andalousie…) appliquent des bonifications proches de 99 % pour les transmissions en ligne directe, quand d'autres taxent lourdement. Depuis la jurisprudence européenne, un non-résident ressortissant de l'UE/EEE peut en principe se prévaloir des règles de la région concernée plutôt que du barème national, souvent plus défavorable.
Le sujet doit toutefois s'articuler avec les règles françaises, qui peuvent rester applicables selon la situation et les biens : c'est tout l'enjeu d'une succession internationale, où le pays de résidence, la localisation des biens et la nationalité s'entremêlent.
La convention fiscale France-Espagne
La France et l'Espagne sont liées par une convention fiscale signée le 10 octobre 1995 (entrée en vigueur le 1er juillet 1997), qui évite les doubles impositions et répartit le droit d'imposer. Quelques repères, à lire revenu par revenu :
- Pensions privées : imposables uniquement dans l'État de résidence (l'Espagne) — article 18.
- Pensions publiques (fonction publique) : le plus souvent imposables dans l'État qui les verse (la France).
- Revenus immobiliers : imposables dans le pays où se trouve le bien (vos loyers français restent imposables en France).
Le piège classique : s'installer en Espagne sans rompre proprement sa résidence fiscale française, ou entrer sous Beckham sans avoir anticipé la sortie du régime au bout de six ans. Un test de résidence fiscale aide à mesurer le premier risque ; et si vous quittez la France avec un patrimoine mobilier important ou une participation significative dans une société, pensez à l'exit tax, qui peut se déclencher au départ, avant même toute question espagnole.
Le régime Beckham est l'un des meilleurs dispositifs d'impatriation d'Europe — pour le bon profil : un actif qualifié, salarié ou dirigeant, disposant de revenus passifs à l'étranger, sur un horizon de six ans. Pour un retraité ou un rentier, l'Espagne se choisit au droit commun, avec un impôt sur le revenu proche de la France et une fiscalité du patrimoine (fortune, ITSGF) à surveiller de près. Le taux de 24 % ne dit rien, seul, de ce que vous paierez vraiment.
En résumé
L'Espagne offre ce que le Portugal a retiré : un régime d'impatriation attractif et toujours ouvert. Le régime Beckham taxe les salaires à 24 % jusqu'à 600 000 € et épargne les revenus de placement étrangers pendant six ans — un levier puissant pour un cadre ou un entrepreneur qui remplit les conditions d'entrée. Mais il ne concerne pas les inactifs, il a une durée limitée, et il laisse entière la question de la fortune espagnole, où l'impôt sur le patrimoine et l'ITSGF peuvent peser lourd hors régime. La méthode ne change pas : une rupture nette de la résidence française, une lecture précise de la convention de 1995, et une décision fondée sur votre profil réel — pas sur le seul chiffre de 24 %.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le régime Beckham en Espagne ?
Le régime spécial des travailleurs impatriés (article 93 de la LIRPF). Il permet, pendant l'année d'arrivée et les cinq années suivantes, d'être imposé comme un non-résident : revenus du travail à 24 % jusqu'à 600 000 € (47 % au-delà) et revenus de placement de source étrangère non imposés en Espagne. Son surnom vient du footballeur qui en fut l'un des premiers bénéficiaires.
Quelles sont les conditions pour en bénéficier ?
Ne pas avoir été résident fiscal espagnol dans les cinq années précédentes (délai ramené de dix à cinq ans par la loi startups de 2022), et déménager pour un motif éligible : contrat de travail ou mutation intra-groupe, mandat de dirigeant, activité entrepreneuriale reconnue ou télétravail international (digital nomad). La demande se dépose dans les six mois suivant l'affiliation à la Sécurité sociale espagnole.
Le régime exonère-t-il tous les revenus étrangers ?
Non. Les revenus de placement de source étrangère (dividendes, intérêts, plus-values) ne sont pas imposés en Espagne pendant le régime — c'est son principal attrait. Mais les revenus du travail, eux, sont imposés en Espagne même de source étrangère : c'est la seule catégorie de revenu mondial ramenée dans l'assiette espagnole.
Un retraité peut-il bénéficier du régime Beckham ?
Non. Le régime suppose une installation motivée par une activité professionnelle. Un retraité ou un rentier relève du droit commun espagnol : barème progressif dont le marginal avoisine 45 à 47 % selon la région, et barème de l'épargne de 19 % à 28 %.
Quand devient-on résident fiscal espagnol ?
Après plus de 183 jours dans l'année civile en Espagne, ou lorsque l'Espagne est le centre principal de vos intérêts économiques. La résidence est aussi présumée si le conjoint et les enfants mineurs y résident habituellement. Vos revenus mondiaux deviennent alors imposables (sauf régime Beckham), sous réserve de la convention.
Y a-t-il un impôt sur la fortune en Espagne ?
Oui, deux : l'impôt sur le patrimoine (régional, abattement de 700 000 € + 300 000 € sur la résidence principale, taux très variable selon la région) et l'impôt de solidarité sur les grandes fortunes (national, au-delà de 3 M€, reconduit sans terme). Sous Beckham, ils ne portent que sur les biens situés en Espagne, et l'abattement de 700 000 € a été étendu aux non-résidents en 2026.
Existe-t-il une convention fiscale France-Espagne ?
Oui, signée le 10 octobre 1995 (en vigueur depuis le 1er juillet 1997). Pensions privées imposables en Espagne (État de résidence), pensions publiques le plus souvent en France, revenus immobiliers dans le pays du bien. Tout repose sur une rupture réelle de la résidence fiscale française.
L'Espagne, ou une autre destination ? Le simulateur de trajectoire d'expatriation identifie les juridictions les plus alignées sur votre profil et votre patrimoine — résultat immédiat, par email.
Préparer son installation en Espagne, côté patrimoine
Éligibilité au régime Beckham, sortie du régime, impôt sur le patrimoine, succession régionale, biens restés en France : un point d'ensemble avant de décider, avec les règles d'aujourd'hui. Tout commence par un appel de cadrage.
Découvrir le diagnosticSources & références
- Régime spécial des travailleurs impatriés — article 93 LIRPF et modèle 149/151, Agencia Tributaria : sede.agenciatributaria.gob.es
- Loi 28/2022 du 21 décembre sur la promotion de l'écosystème des entreprises émergentes (« loi startups ») : boe.es
- Impôt temporaire de solidarité sur les grandes fortunes (ITSGF, modèle 718) : sede.agenciatributaria.gob.es
- Convention fiscale France-Espagne (10 octobre 1995) et liste des conventions : impots.gouv.fr