C'est probablement l'obligation fiscale la plus ignorée de France, et la plus mal comprise. Beaucoup l'associent encore à l'évasion fiscale et aux comptes numérotés. La réalité de 2026 est tout autre : avec les néobanques, les plateformes crypto et l'entrepreneuriat international, des millions de Français ordinaires détiennent des comptes « à l'étranger » sans le savoir. Et l'administration, elle, le sait de mieux en mieux : elle reçoit chaque année, automatiquement, les informations de milliers d'établissements étrangers.
La règle : tout compte étranger, même vide, même inutilisé
L'article 1649 A du Code général des impôts impose à toute personne domiciliée fiscalement en France de déclarer, en même temps que sa déclaration de revenus, les références des comptes ouverts, détenus, utilisés ou clos à l'étranger dans l'année. La déclaration se fait sur le formulaire 3916 / 3916-bis, annexé à la déclaration 2042, à raison d'un formulaire par compte.
Trois points que l'on découvre souvent trop tard :
- Le solde n'a aucune importance. Un compte à zéro, dormant, ou ouvert puis refermé dans l'année doit être déclaré. L'obligation porte sur l'existence du compte, pas sur ce qu'il contient.
- « Utilisé » suffit. Vous n'êtes pas titulaire mais vous avez une procuration, ou vous vous servez du compte ? Vous êtes dans le champ de l'obligation.
- C'est chaque année. La déclaration se renouvelle à chaque déclaration de revenus, tant que le compte existe.
L'obligation ne porte pas sur l'argent. Elle porte sur l'existence du compte.
Quels comptes, concrètement ?
| Type de compte | À déclarer ? |
|---|---|
| Wise (IBAN belge), Revolut (IBAN lituanien), N26 (IBAN allemand) | En principe oui : l'établissement teneur du compte est hors de France |
| Exchange crypto étranger (Kraken, Coinbase…) | Oui, formulaire 3916-bis, même sans aucune vente, si la plateforme qui tient votre compte est établie à l'étranger : vérifiez l'entité contractante |
| Compte bancaire classique à l'étranger (Suisse, Espagne, USA…) | Oui, formulaire 3916 |
| Assurance-vie ou contrat de capitalisation souscrit à l'étranger | Oui, obligation propre (article 1649 AA du CGI) |
| PayPal adossé à un compte français, usage achats/encaissements limités | Tolérance administrative sous conditions (seuil de 10 000 €/an) |
| Compte de votre société étrangère (LLC, LTD…) que vous utilisez ou signez | Zone de vigilance : analyse au cas par cas, voir ci-dessous |
Le critère qui compte n'est ni la langue de l'application, ni la devise, ni même l'IBAN affiché : c'est le lieu d'établissement du teneur de compte. Une néobanque agréée en Lituanie ou en Belgique tient vos fonds hors de France, même si tout, dans l'interface, vous semble français. À l'inverse, certaines néobanques ont ouvert des succursales françaises et émettent des IBAN français : dans ce cas, le compte peut ne plus être « à l'étranger ». En cas de doute, le réflexe sain est simple : déclarer ne coûte rien ; ne pas déclarer peut coûter 1 500 € par an et par compte.
Le cas du compte de votre LLC ou société étrangère
Le compte ouvert au nom de votre société étrangère est, juridiquement, celui de la société. Mais si vous l'utilisez à titre personnel, si vous y avez une procuration, ou si la frontière entre vos dépenses et celles de la société est poreuse, vous pouvez entrer dans le champ du « détenu ou utilisé ». C'est l'un des angles morts classiques des entrepreneurs avec une LLC américaine restés résidents fiscaux français : la structure est déclarée, mais pas le compte. Ce point mérite une analyse propre à chaque situation, et il est lié à un sujet plus large : la façon dont la France regarde votre société étrangère quand vous vivez en France.
Ce que coûte l'oubli : l'addition, poste par poste
- 1 500 € d'amende par compte non déclaré, portée à 10 000 € par compte s'il est situé dans un État sans convention d'assistance administrative avec la France. Chaque année non déclarée est une infraction distincte, et l'administration peut remonter plusieurs années. Cette amende fixe se prescrit par 4 ans (article L. 188 du Livre des procédures fiscales).
- Comptes crypto : 750 € par compte non déclaré et 125 € par omission ou inexactitude, montants doublés (1 500 € / 250 €) dès que la valeur des comptes dépasse 50 000 €, dans la limite de 10 000 € par déclaration.
- Majoration de 80 % des rappels d'impôt liés aux avoirs non déclarés (article 1729-0 A du CGI). Cette majoration se substitue à l'amende fixe (elle n'est pas cumulable avec elle) sans jamais pouvoir lui être inférieure.
- Prescription portée à 10 ans : pour les comptes non déclarés, le délai de reprise de l'administration passe de 3 à 10 ans (article L. 169 du Livre des procédures fiscales). Attention toutefois : ce délai allongé ne s'applique pas si le total des soldes de vos comptes étrangers est resté sous 50 000 € à tout moment de l'année : dans ce cas, le délai de reprise reste celui de droit commun, soit 3 ans.
- Présomption de revenus : les sommes transférées à l'étranger ou en provenance de l'étranger via un compte non déclaré sont présumées être des revenus imposables (article 1649 A du CGI), sauf preuve contraire. C'est à vous de démontrer que non.
Julien, freelance résident français, a ouvert un compte Wise pour facturer ses clients étrangers, un Revolut « pour voyager », et un compte Kraken. Aucun n'est déclaré depuis trois ans. Aucun impôt n'a été éludé : tous ses revenus sont déclarés. Son exposition théorique aux seules amendes fixes : 1 500 € × 3 ans pour Wise, 1 500 € × 3 ans pour Revolut, 750 € × 3 ans pour Kraken, soit 11 250 €. Pour des comptes parfaitement légitimes, dont le fisc connaît probablement déjà l'existence par l'échange automatique d'informations.
« Personne ne le saura » : si, justement
C'est le second malentendu. Depuis la généralisation de l'échange automatique de renseignements (norme CRS de l'OCDE), les banques de plus de 100 juridictions transmettent chaque année aux administrations fiscales l'identité de leurs clients non-résidents, les soldes et les revenus des comptes. La DGFiP reçoit ces fichiers, les croise avec les déclarations, et envoie des courriers de plus en plus ciblés. La question n'est plus « le fisc peut-il le savoir ? » mais « quand le rapprochement sera-t-il fait ? ». Un compte Wise non déclaré n'est pas un secret : c'est une ligne en attente dans une base de données.
Et si vous quittez la France ?
L'obligation pèse sur les résidents fiscaux français. Un non-résident n'a pas de formulaire 3916 à déposer. Mais cette frontière est exactement celle que nous décrivions dans notre article sur la résidence fiscale : si votre départ n'est pas solide, si votre foyer ou vos intérêts économiques sont restés en France, l'administration peut vous requalifier en résident. Dans ce cas, le défaut de déclaration de vos comptes étrangers ne sera pas un détail : il s'ajoutera au redressement, avec la majoration de 80 % et, si le total des soldes a dépassé 50 000 € en cours d'année, la prescription portée à 10 ans (sinon, le délai de droit commun de 3 ans). À l'inverse, l'année du départ et celle du retour sont des années de résidence partielle où l'obligation s'applique encore : c'est typiquement le genre de transition où l'on oublie un formulaire.
Le faux départ cumule les risques : requalification en résident, revenus mondiaux imposables en France, et comptes étrangers non déclarés avec amendes, majoration de 80 % et, si le total des soldes a dépassé 50 000 € en cours d'année, jusqu'à dix ans de reprise (à défaut, trois ans). C'est le scénario le plus coûteux de tous, et il commence presque toujours par « j'ai pris une résidence là-bas, donc je ne déclare plus rien ici ».
Régulariser : plus simple maintenant que plus tard
Si vous découvrez que vous auriez dû déclarer, la voie raisonnable est la régularisation spontanée : déposer les formulaires 3916/3916-bis pour les années concernées et, si des revenus ont été omis, des déclarations rectificatives. Une démarche spontanée, avant tout contrôle, est systématiquement mieux traitée qu'une découverte par l'administration ; selon les situations, tout ou partie des pénalités peut faire l'objet d'une modulation ou d'une demande de remise gracieuse. Mais l'ordre des opérations compte : on chiffre d'abord l'exposition (quels comptes, quelles années, quels revenus éventuels), on choisit ensuite la stratégie de dépôt. Régulariser à l'aveugle, c'est parfois rouvrir des sujets qu'il fallait traiter autrement.
En résumé
Tout résident fiscal français doit déclarer chaque année ses comptes ouverts, détenus, utilisés ou clos à l'étranger (formulaire 3916), y compris les néobanques et les comptes crypto (3916-bis), même vides. L'oubli coûte 1 500 à 10 000 € par compte et par an, avec majoration de 80 % (qui se substitue à l'amende fixe) et, en cas de redressement, une prescription portée à 10 ans lorsque le total des soldes a dépassé 50 000 € dans l'année (3 ans en deçà), et l'échange automatique d'informations rend la découverte quasi certaine. Les non-résidents ne sont pas concernés, à condition que leur non-résidence soit réelle. Si vous avez des comptes non déclarés, la régularisation spontanée et organisée est la sortie propre.
Questions fréquentes
Dois-je déclarer mon compte Wise, Revolut ou N26 ?
En principe oui si vous êtes résident fiscal français : ce qui compte est le lieu de l'établissement teneur du compte (Belgique, Lituanie, Allemagne…), pas l'apparence de l'application. Formulaire 3916, un par compte, chaque année.
Faut-il déclarer ses comptes crypto ?
Oui, sur le formulaire 3916-bis, même sans aucune cession. Amende de 750 € par compte non déclaré (doublée au-delà de 50 000 € de valeur), plafonnée à 10 000 € par déclaration.
Quelle amende pour un compte non déclaré ?
1 500 € par compte et par année non prescrite (l'amende fixe se prescrit par 4 ans), 10 000 € si le compte est dans un État sans convention d'assistance administrative. En cas de redressement : majoration de 80 % (qui se substitue à l'amende fixe, sans lui être inférieure). Le délai de reprise n'est porté à 10 ans que si le total des soldes de vos comptes étrangers a dépassé 50 000 € à un moment de l'année ; sinon, il reste de 3 ans.
Un non-résident doit-il remplir le 3916 ?
Non, l'obligation vise les résidents fiscaux français. Mais en cas de requalification (faux départ), le défaut de déclaration s'ajoute au redressement. Les années de départ et de retour restent des années à déclarer.
Comment régulariser ?
Dépôt spontané des 3916/3916-bis des années concernées et, le cas échéant, déclarations rectificatives, avant tout contrôle. Chiffrez l'exposition d'abord, déposez ensuite : la régularisation se prépare.
L'inventaire exact de vos comptes et entités à l'étranger, qui doit déclarer quoi (vous, votre conjoint, votre société), les années exposées et l'ordre dans lequel se mettre en conformité, le tout articulé avec votre résidence fiscale réelle et vos projets de départ. La conformité n'est pas une fin en soi : c'est le socle qui rend le reste de la stratégie possible.
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Sources & références
- Doit-on déclarer les comptes ouverts à l'étranger ? (amendes de 1 500 € et 10 000 €, majoration de 80 %) : service-public.gouv.fr
- Sanctions relatives aux comptes, contrats de capitalisation et trusts à l'étranger, BOFiP, BOI-CF-INF-20-10-50 : bofip.impots.gouv.fr
- Article 1729-0 A du Code général des impôts (majoration de 80 %) : Légifrance