Disons-le d'emblée : créer une LLC américaine quand on est non-résident est parfaitement légal, et c'est souvent une excellente idée. Pour facturer des clients internationaux, accéder au banking et aux paiements américains, opérer avec une structure crédible reconnue partout, la LLC est un outil remarquable. Le problème n'est pas la LLC. Le problème, c'est la promesse qu'on lui accole : le zéro impôt. Pour un résident fiscal français, cette promesse est non seulement fausse, mais dangereuse.
Une LLC ne change pas votre résidence fiscale
C'est le malentendu fondateur. Une société ne décide pas où vous êtes imposé. C'est votre résidence fiscale qui le décide. Si vous êtes résident fiscal français, vos revenus mondiaux sont en principe imposables en France, que votre société soit immatriculée au Wyoming, au Delaware ou au Nouveau-Mexique.
Et votre résidence ne dépend pas de l'adresse de votre LLC : elle dépend de là où est votre foyer, votre activité, le centre de vos intérêts économiques. C'est exactement la mécanique que nous avons détaillée dans notre article sur la résidence fiscale. Tant que vous vivez en France, ouvrir une société à l'étranger ne vous fait pas sortir du système fiscal français. Cela ajoute simplement une société étrangère à analyser.
Une LLC ne décide pas où vous êtes imposé. Votre résidence le décide. La société, elle, devient un sujet de plus à traiter.
Comment la France qualifie une LLC : la méthode d'assimilation
Aux États-Unis, la LLC à associé unique est par défaut transparente (« disregarded entity ») : elle n'est pas imposée, ses résultats remontent directement à l'associé. Beaucoup en concluent que la France verra la même chose. Or la France ne reprend pas la qualification américaine. Elle applique sa propre grille.
Faute de catégorie « LLC » en droit français, le juge utilise une méthode d'assimilation : il compare la LLC à la forme de société française la plus proche, au cas par cas, à partir de ses caractéristiques réelles (responsabilité limitée des associés, objet, mode de fonctionnement). Selon le résultat, la LLC sera traitée comme une société opaque (à l'image d'une SARL ou d'une SAS, imposée comme une société de capitaux) ou, plus rarement, comme une société translucide (de personnes).
En pratique, la LLC est fréquemment assimilée à une société opaque. La conséquence est lourde : ses bénéfices ne « remontent » pas comme aux États-Unis ; ce sont les distributions qui sont imposées chez l'associé résident, comme des dividendes, c'est-à-dire, en pratique, au prélèvement forfaitaire unique de 31,4 % depuis le 1er janvier 2026 (12,8 % d'impôt sur le revenu + 18,6 % de prélèvements sociaux, la CSG sur le capital ayant été relevée par la LFSS 2026), ou au barème sur option, plus 18,6 % de prélèvements sociaux. Et la jurisprudence n'est pas stabilisée : la cour administrative d'appel de Marseille (2 février 2017, n° 16MA02619, affaire Emerald Shores LLC) a soumis à l'impôt sur les sociétés une LLC mettant un bien à disposition de son associé ; le Conseil d'État (16 mai 2018, n° 398055, World Investment Corporation) a rappelé qu'il faut un examen circonstancié des faits, au cas par cas. Autrement dit : pas de réponse automatique, et un terrain mouvant.
Les États-Unis voient une entité transparente ; la France voit souvent une société opaque distribuant des dividendes. Ce décalage de qualification, mal anticipé, peut conduire à une double imposition que la convention franco-américaine ne corrige pas toujours simplement. C'est l'un des angles morts les plus coûteux des montages « tout seul ».
Le vrai risque : gérer sa LLC depuis la France
Voici le point que les vendeurs de rêve passent sous silence. Une société étrangère peut être imposée en France non pas à cause de votre résidence à vous, mais à cause de la sienne. Si vous dirigez réellement votre LLC depuis votre salon en France (c'est vous qui décidez, signez, opérez, depuis le territoire français), l'administration peut considérer que son siège de direction effective, ou un établissement stable, se trouve en France.
Dans ce cas, la société elle-même peut être assujettie à l'impôt sur les sociétés français sur les bénéfices rattachables à la France, quelle que soit son immatriculation américaine. Le Wyoming n'y change rien : ce qui compte, c'est l'endroit d'où l'entreprise est réellement pilotée et où l'activité est exercée. Une LLC « américaine » opérée à 100 % depuis la France a, fiscalement, beaucoup d'attaches françaises.
L'article 123 bis : l'arme anti-évasion, et ses limites
On brandit souvent l'article 123 bis du CGI comme l'épouvantail des sociétés étrangères. Il mérite d'être compris précisément, car il est plus étroit qu'on ne le dit. Il vise les personnes physiques résidentes qui détiennent au moins 10 % d'une entité établie hors de France, dont l'actif est principalement financier (valeurs mobilières, créances, dépôts, comptes courants) et soumise à un régime fiscal privilégié (imposition étrangère inférieure d'au moins 40 % à l'impôt français qui aurait été dû en France). Quand il s'applique, les bénéfices de l'entité sont réputés distribués et imposés chez le résident, avec une assiette majorée de 25 % (cette majoration vient de l'article 158, 7 du CGI, pas de l'article 123 bis lui-même).
Mais il y a une exception décisive : l'article 123 bis ne s'applique pas aux entités établies dans un État ayant conclu avec la France à la fois une convention d'assistance administrative et une convention d'assistance au recouvrement, et qui n'est pas un État ou territoire non coopératif (conditions en principe remplies par les États-Unis, la convention de 1994 comportant une clause d'assistance au recouvrement (art. 28) dont l'équivalence exacte avec la directive européenne 2010/24/UE n'a toutefois jamais été officiellement confirmée), sauf s'il s'agit d'un montage artificiel destiné à contourner l'impôt français. Conséquence concrète :
- Une LLC réellement opérationnelle (une activité, des clients, du travail) échappe le plus souvent à l'article 123 bis.
- Une LLC passive, servant surtout à loger des actifs financiers dans un cadre fiscalement avantageux, est nettement plus exposée, surtout si elle ressemble à une coquille.
Le danger principal d'une LLC opérationnelle n'est donc pas l'article 123 bis : c'est la qualification de la société et le lieu réel de sa direction, vus plus haut.
La conformité que la LLC traîne avec elle
Détenir une LLC en étant résident français crée des obligations déclaratives, des deux côtés de l'Atlantique. Les ignorer coûte cher, même sans impôt éludé.
- Le compte de la LLC entre généralement dans l'obligation de déclaration des comptes à l'étranger (formulaire 3916) dès lors que vous le détenez ou l'utilisez : c'est l'angle mort que nous décrivons dans notre article sur la déclaration des comptes étrangers.
- Côté France, selon la qualification retenue et le rattachement, des déclarations de résultats ou de revenus distribués peuvent s'imposer.
- Côté États-Unis, une LLC à associé unique détenue par un non-résident a ses propres obligations déclaratives annuelles (formulaires 5472 + 1120 pro forma), indépendamment de tout impôt dû : leur oubli expose à une pénalité de 25 000 $ par exercice.
Karim vit à Lyon. Il ouvre une LLC au Wyoming après une vidéo promettant « 0 % d'impôt », facture ses clients dessus et ne déclare rien en France. Il est résident fiscal français : ses revenus sont imposables en France, sa LLC est probablement pilotée depuis la France (établissement stable), son compte aurait dû être déclaré (3916). Le « 0 % » se transforme en impôt rétroactif, intérêts et pénalités.
Inès a réellement déménagé hors de France, transféré le centre de sa vie, et utilise sa LLC depuis son pays de résidence. Pour elle, la LLC joue pleinement son rôle d'outil d'opération et de banking, dans un cadre cohérent. La différence n'est pas la société : c'est tout ce qu'il y a autour.
Alors, une LLC pour un résident français : jamais ?
Non, ce n'est pas la conclusion. Une LLC peut tout à fait avoir du sens pour un résident français : pour opérer à l'international, accéder à des solutions de paiement, structurer une activité tournée vers les marchés américains. Mais à une condition : la traiter pour ce qu'elle est, un outil dont les conséquences fiscales françaises doivent être anticipées et déclarées, et non comme une cape d'invisibilité fiscale. Pour comprendre à qui une LLC américaine s'adresse vraiment et comment la constituer proprement, nous renvoyons vers Expat LLC, notre partenaire spécialisé.
| Ce qu'une LLC fait | Ce qu'une LLC ne fait pas |
|---|---|
| Donne une structure d'opération crédible et internationale | Ne change pas votre résidence fiscale |
| Ouvre l'accès au banking et aux paiements US | Ne vous exonère pas d'impôt si vous vivez en France |
| Peut être fiscalement transparente côté US (non-résident sans activité US) | N'est pas vue comme transparente par la France (souvent opaque) |
| Sert une vraie activité, opérée depuis le bon endroit | Ne vous rend pas invisible : 3916 et déclarations restent dues |
La vraie question n'a jamais été « quelle société ouvrir ». Elle est : où suis-je résident, qu'est-ce que je veux opérer, et dans quel ordre dois-je m'organiser pour que la structure et la fiscalité soient cohérentes. La société vient après cette réponse, jamais avant.
En résumé
Une LLC américaine ne dispense pas un résident fiscal français de l'impôt français. La France ne reprend pas la transparence américaine : elle qualifie la LLC au cas par cas, souvent comme une société opaque dont les distributions sont des dividendes, sur un terrain jurisprudentiel instable propice à la double imposition. Gérer la société depuis la France peut la rendre imposable en France (direction effective, établissement stable). L'article 123 bis vise surtout les structures financières passives, pas la LLC opérationnelle, grâce à l'exception conventionnelle franco-américaine. Et dans tous les cas, le compte et la société génèrent des obligations déclaratives. La LLC est un bon outil. Le mythe du zéro impôt, lui, se paie.
Questions fréquentes
Une LLC permet-elle de ne plus payer d'impôt en France ?
Non. C'est votre résidence fiscale qui détermine où vous êtes imposé, pas l'adresse de votre société. Résident français = revenus mondiaux en principe imposables en France.
Comment la France qualifie-t-elle une LLC ?
Par une méthode d'assimilation, au cas par cas, à la forme française la plus proche. La LLC est souvent traitée comme une société opaque (distributions imposées en dividendes). Jurisprudence non stabilisée (CAA Marseille n° 16MA02619 ; CE n° 398055).
Que risque une LLC gérée depuis la France ?
Que son siège de direction effective ou un établissement stable soit situé en France, et qu'elle soit alors soumise à l'impôt sur les sociétés français sur les bénéfices rattachés à la France.
L'article 123 bis vise-t-il ma LLC ?
Surtout si elle est passive et principalement financière dans un régime privilégié. Une LLC opérationnelle dans un pays à convention d'assistance (USA) y échappe le plus souvent, sauf montage artificiel.
Dois-je déclarer ma LLC et son compte ?
Le compte entre généralement dans l'obligation 3916. D'autres obligations peuvent s'ajouter, en France et aux États-Unis, selon la situation. À analyser avant la création.
Avant d'ouvrir (ou de garder) une LLC : votre résidence fiscale réelle et sa solidité, l'endroit d'où la société est dirigée, la qualification probable côté français, l'articulation avec la convention franco-américaine, les obligations déclaratives des deux côtés, et l'ordre des opérations si un départ est envisagé. C'est cette cartographie qui transforme une LLC risquée en outil cohérent.
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Sources & références
- Article 123 bis du Code général des impôts (entités étrangères, seuil de 10 %, exception conventionnelle) : Légifrance
- Lieu d'imposition des entreprises dont le siège est situé hors de France, BOFiP, BOI-IS-CHAMP-60-10-30 : bofip.impots.gouv.fr
- Convention fiscale France-États-Unis, traitement des « partnerships » et sociétés de personnes, BOFiP, BOI-INT-CVB-USA-10-20-20 : bofip.impots.gouv.fr
- Qualification fiscale des LLC américaines, jurisprudence (CAA Marseille 2 février 2017 n° 16MA02619 ; CE 16 mai 2018 n° 398055) : analyse CMS Francis Lefebvre